Les Turques au cœur du référendum




Le 16 avril, les Turcs voteront pour ou contre la réforme de la Constitution qui vise, entre autres, à élargir les pouvoirs du Président de la République. Alors que l’évènement prend des allures de plébiscite du côté des militants du Parti de la Justice et du développement (AKP), l’opposition peine à faire entendre sa voix. Dans le cadre de la campagne pour le référendum, les Turques profitent de leur statut de femme pour s’exprimer en faveur ou non de l’instauration d’un régime présidentiel en Turquie. (Sidonie Hadoux et Marie Tihon)


Des échos de voix féminines résonnent depuis le centre de Bakirköy, un quartier de la rive européenne d’Istanbul proche de l’aéroport Atatürk. Dimanche 5 mars, une marche est organisée par plusieurs organisations féministes pour revendiquer plus d’égalité et plus de mesures à l’encontre des violences dont les femmes sont victimes en Turquie. Malgré une forte présence policière, l’ambiance est festive sur la place Özgürlük où s’est terminé le défilé : des centaines de femmes, jeunes, moins jeunes, Turques, Kurdes en tenues traditionnelles brandissent des pancartes, crient, dansent pour faire entendre leurs voix contre la politique de l’AKP, le parti du Président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan. Nisan, une des membres fondatrices de l’organisation féministe socialiste Yeryüzü est inquiète : « Nous connaissons bien le point de vue du gouvernement sur les femmes : les femmes doivent rester à la maison et avoir trois enfants, les femmes ne doivent pas rire en public, elles ne doivent pas avorter, elles ne peuvent pas s’habiller comme elles veulent. Le seul moyen que l’on a de les arrêter, c’est de voter « non » au référendum ».


A une dizaine de kilomètres de là, des femmes arrivent par milliers devant l’entrée de l’Abdi Ipek Spor Salonu, un complexe sportif de l’arrondissement de Zeytinburnu. Elles sont venues parfois de très loin pour soutenir le Président Erdogan. Le meeting est organisé par l’Association des femmes et de la démocratie (KADEM) fondée par Sümeyye Erdogan, la fille du Président. Pour ces femmes, l’attachement à leur « leader » est sans faille : « Nous sommes très contentes de ce qu’a fait le gouvernement jusqu’à présent dans le domaine des transports et de la santé. Notre vie est plus facile et nous nous sentons plus libres », martèle Saadet, venue assister au meeting. A ses côtés, Naciye raconte qu’elle n’a pas pris le temps de lire les amendements mais que selon elle, un changement de régime est souhaitable : « Nous avons confiance dans tout ce que fait notre président Recep Tayyip Erdogan. Il prend soin de nous. S’il dit oui, nous disons oui. S’il dit non, nous disons non. Il est comme notre père ».


Patriarcat et proximité


A certains égards, le soutien de ces femmes sonne comme l’acceptation totale du système patriarcal voulu par le leader de l’AKP, le parti à la tête du pays depuis 2002. « Erdogan s’impose comme le père donneur des leçons. C’est sa manière de créer du lien en instaurant un rapport d’autorité avec une population qu’il infantilise », explique Jean-François Pérouse, directeur de l’Institut Français des Etudes Anatoliennes (IFEA) à Istanbul. Il ajoute : « C’est une stratégie politique mais c’est aussi une pratique culturelle en Turquie de minorisation du citoyen par rapport à l’Etat. Et en ce sens, la femme est doublement minorisée, en tant que citoyenne par rapport à l’Etat, et en tant qu’individu par rapport à l’homme ». Une pratique utilisée par le Président turc mais qui n’est pas une rupture avec la culture politique en Turquie : « D’autres leaders politiques par le passé ont incarné une figure paternelle », souligne le spécialiste[i] en faisant notamment référence à Mustapha Kemal Atatürk, considéré comme le père fondateur de la République turque. Mais l’AKP a basé ce système sur une politique économique ultra-libérale qui, pendant ses heures de gloire dans les années 2000, a permis aux ménages de s’enrichir.


Zeynep est étudiante en anthropologie à l’Université d’Istanbul, elle critique avec hargne « ce système patriarcale capitaliste basé sur la religion et sur l’économie. » Pour autant, la jeune femme comprend aussi les femmes qui votent pour ce parti : « Le patriarcat ce n’est pas simplement ancré dans l’esprit des hommes, c’est aussi une mentalité que les femmes ont intégrée, regrette la jeune femme. L’AKP a favorisé le développement économique des ménages, poursuit-elle, c’est pour cela que beaucoup de femmes votent pour lui car elles pensent que leur aisance financière est plus importante que leur existence en tant que femme ».


« Hayir Diyen Kadinlar » (« Les femmes disent non »)


Elles sont nombreuses, comme Zeynep, à être mécontente de la politique du gouvernement envers les femmes. Certaines militantes des partis d’opposition tels que le CHP (Cumhuriyet Halk Partisis / Parti Républicain du Peuple) ou le HDP (Halklarin Demokratik Partisi / Le parti démocratique des peuples), ont organisé des visites dans les maisons pour expliquer aux habitants les conséquences d’un changement de constitution. Les associations féministes ont fédéré leur discours pour appeler au « non ». Les femmes se retrouvent pour distribuer des tracts dans la rue. « Beaucoup de citoyens vont voter oui car ils sont satisfaits de la politique d’Erdogan », explique Fidan, une jeune militante de 28 ans, lors d’une réunion de la plateforme Hayir Diyen Kadinlar (Les femmes disent non), un regroupement de diverses associations féministes en campagne pour le « non ».« Nous essayons de leur expliquer qu’ils peuvent soutenir le parti tout en s’opposant au projet de réforme de la Constitution », poursuit-elle. Pour les femmes de la plateforme, le non est une évidence car il rendrait les moyens de contestation de la politique du gouvernement beaucoup plus difficile. « Récemment, les femmes se sont unies, féministes ou non, pour faire échouer le projet de loi sur la dépénalisation des viols sur mineurs à condition que l’agresseur épouse la victime.[ii] Et cela a abouti au rejet de la loi ! Si la constitution change, alors ce genre de mécanisme ne sera plus possible », explique Fidan. Dans un petit local d’une rue de Taksim, les activistes se réunissent pour planifier les actions à venir : distribution de tracts dans les rues et sur les marchés, tournages de vidéos dans les universités et l’organisation de meetings avec d’autres associations venues des quatre coins du pays.


Les femmes « soldats » de l’AKP


Au sein de l’AKP, les militantes sont aussi en campagne. Les « branches féminines » (kadın kolları) du parti comptent près de 4 millions de membres, ce qui en fait, si on s’en tient à ses dires, l’un des partis politiques le plus soutenu au monde par des femmes. « Ces femmes sont en campagne permanente, explique Lucie Drechselova,chercheuse au Centre d'Études Turques, Ottomanes, Balkaniques et Centrasiatique (Cetobac[i]). Elles sont organisées par quartier, s’occupent des malades, visitent les personnes âgées, organisent des lectures du Coran. » Une aide et un soutien grandement appréciés par les habitants des quartiers les plus défavorisés qui y trouvent un vrai soutien matériel moral. « En Turquie, les femmes se sont toujours rencontrées, poursuit la chercheuse, l’AKP est parvenu à investir, à utiliser et à politiser ces rencontres. Cette démarche lui a ouvert les portes des maisons, là où il est traditionnellement proscrit aux hommes étrangers de rentrer si une femme s’y trouve seule. »


Mais l’existence de ces branches féminines n’est pas propre à l’AKP. Tous les différents partis politiques ont des militantes actives. L’activisme politique féminin est particulièrement effectif pour le parti au pouvoir. Mais c’est également vrai pour le parti de l’opposition, pro-kurde, le HDP. « Au du HDP, les femmes sont si actives qu’on peut se demander si leur militantisme ne dépasse pas celui des hommes, précise Lucie Drechselova. Et contrairement à l’AKP (et aux autres partis), le HDP est le seul parti à véritablement respecter le quota des 40% de femmes dans les instances décisionnelles. » En juin 2015, l’AKP avait 15,5% de femmes au Parlement, loin derrière le HDP, et juste après le CHP (le parti kémaliste). « Il faut donc prendre avec recul le discours des leaders de l’AKP selon lequel le parti à ouvert la voie aux femmes, souligne la chercheuse. Par exemple, dans la politique municipale, on ne note qu’une représentation minimale des femmes. » Néanmoins, les femmes qui participent aux comités de quartiers se sentent plus reconnues socialement. Soutenues par la machine financière de l’Etat, les comités de femmes de l’AKP sont en mesure d’apporter une aide pécuniaire aux habitants les plus défavorisés. Des échanges de services et des soutiens financiers très appréciés par les populations et que ne sont pas en mesure d’apporter les divisions des autres partis politiques.


Du plébiscite d’un homme à la consolidation d’un pouvoir


Mehlika, 36 ans, vit à Güngören, un quartier résidentiel et familial éloigné du centre d’Istanbul. Mehlika est parfaitement francophone. Elle a vécu trois ans en France où elle a poursuivi ses études à Bordeaux. Jusqu’alors peu intéressée par la politique de son pays, elle est stupéfaite par les changements qu’elle observe à son retour en 2009. Elle évoque le développement du réseau de transports, la sécurité sociale pour tous, les campagnes pour envoyer les jeunes filles de l’Est à l’école, les bourses octroyées aux universitaires, etc. « Erdogan a ramené un nouveau souffle à notre pays, c’est un homme de réformes c’est pour cela que je le soutiens », dit-elle avec satisfaction. La jeune femme votera « oui » au référendum car cela permettra au président turc de poursuivre la modernisation de son pays et ainsi, de faire valoir la puissance de la Turquie aux yeux des autres pays, notamment occidentaux. Le renforcement des pouvoirs du Président de la République ne lui fait pas peur. Au contraire, elle pense que la Turquie a besoin d’un homme fort pour s’imposer sur la scène internationale. « Nous aurons aussi des tribunaux neutres et indépendants. Le coup d’Etat nous a ouvert les yeux sur la partialité des juges, notamment gülenistes[iii] et kémalistes. Désormais, nos juges seront neutres », argue Mehlika. Malgré les purges extraordinaires orchestrées suite au coup d’Etat du 15 juillet 2016, Mehlika n’y voit pas une dérive autoritaire, mais au contraire, une nécessité pour protéger les citoyens turcs de la menace terroriste.


Un soutien indéfectible que partage son amie Aysegül, 25 ans, traductrice français-anglais-turc dans une compagnie énergétique : « En tant que femme, je soutiens Erdogan car avec l’AKP je me sens plus puissante. Honnêtement, je ne comprends pas les personnes qui disent que Erdogan soit sexiste[iv]. Il n’a jamais dit que les femmes devaient rester à la maison. Si c’était le cas, pourquoi accepterait-il que ces filles travaillent ? ». Pour la jeune femme, le gouvernement a fait beaucoup de réformes pour les femmes en Turquie : « Regardez le projet KOSGEB : c’est une fondation du gouvernement qui finance des projets de femmes entrepreneures ! ». Aysegül votera « oui » au référendum. Un oui qui selon elle, permettra d’offrir à son pays un système gouvernemental plus stable en réduisant la bureaucratie et la longueur des processus décisionnels, tout en permettant une plus grande permanence du pouvoir.


Les femmes, sujets de prédilection des politiques en Turquie


Un argumentaire bien ficelé que tiennent aussi les militantes présentes sur les stands du « oui » (« Evet »)» qui ont fleuri dans les principaux quartiers d’Istanbul, aux côtés des stands du « non » (« Hayir »).Les femmes y sont souvent en majorité, agitent leur pancarte et leurs drapeaux. Difficile pourtant de pouvoir interviewer les militantes AKP. La méfiance envers les médias occidentaux est réelle. « Nous avons peur que nos propos soient changés ou instrumentalisés par les médias occidentaux qui ne veulent pas montrer que Recep Tayyip Erdogan est supporté par le peuple turc », explique Mehlika, elle-même déçue après une interview donnée à un média franco-allemand. Conséquence, les femmes de l’AKP ne veulent pas parler sans l’autorisation de leur hiérarchie. Mais une chose revient souvent chez les militantes présentes sur le stand : la légalisation du port du voile dans les universités et la fonction publique.


Le débat sur le foulard a été une des promesses phares du début des années AKP et lui a valu le soutien massif des électrices et des électeurs conservateurs, longtemps relégués au rang de citoyens de seconde zone par les élites kémalistes. « C’était une vraie revendication de la part des femmes, explique Ayse Akyürek[v], doctorante en sciences religieuses à l’IFEA. « Et cette revendication a été soutenue par beaucoup d’acteurs, notamment parmi les féministes. La levée de l’interdiction a procuré une vraie satisfaction chez les femmes voilées », poursuit la chercheuse. Le discours de l’oppression des élites sur les classes populaires, notamment sur les milieux religieux et conservateurs, est une rhétorique devenue classique pour le parti au pouvoir.La sur-utilisation de ce discours semble avoir largement imprégné les esprits. La stratégie offensive de « revanche du peuple sur les turcs blancs»[vi] a fait son chemin chez les mécontents des gouvernements qui ont précédé l’arrivée au pouvoir du parti de la Justice et du développement. L’AKP a basé son identité politique sur un islam modéré dans lequel se reconnaissent beaucoup de femmes croyantes.


« Penser que toutes les femmes voilées votent pour Erdogan est une erreur »


Les Turques sont-elles le symbole de la dichotomie modernité et tradition, propre à la Turquie ? Les femmes turques seraient polarisées entre les femmes « modernes », « occidentales » et « laïques » d’un côté, et celles « religieuses », « conservatrices », « voilées » de l’autre ?


Une analyse que ne semble pas partager Fidan de la plateforme « Hayir Diyen Kadinlar » : « L’idée de polarisation a été créée par les hommes. Quand nous discutons avec les femmes sur le marché, même les plus conservatrices, nous avons plus de points d’accord que de désaccord. Notamment en ce qui concerne l’inflation, l’augmentation du coût de la vie ou bien encore la nécessité d’un retour à la paix dans l’est du pays. »

Un sentiment partagé par Esra, jeune femme de 30 ans, issue d’un milieux conservateur, proche du parti islamiste Saadet[vii] (Le parti de la Félicité): « On nous a polarisé de fait, explique la jeune femme. Vous savez, dans les pays arabo-musulmans ils utilisent la division entre sunnite et chiite. En Turquie, nous sommes tous sunnites, donc ils ont créé cette division entre les « religieux »et les non-pratiquants. Mais au fond, nous sommes tous musulmans. »


Esra est encore indécise sur son vote au référendum. La jeune femme salue la libéralisation du port du voile qui lui a permis de faire des études mais s’oppose à l’autoritarisme du leader de l’AKP : « Les kémalistes ont fait de nombreuses erreurs, c’était un vrai cauchemar de vivre sous le CHP quand on est religieux. Mais l’état d’urgence actuel et les arrestations sans procès ne sont pas justes. », justifie-t-elle. Sa sœur, Zehra, étudiante en théologie, a quant à elle pris sa décision. Ce sera le « non » : « Je ne soutiens pas l’AKP et sa politique qui instrumentalise la religion au service d’une stratégie de pouvoir. La religion et la politique doivent rester séparées. » Zerha est aussi inquiète des tensions géopolitiques et des guerres qui ravagent les pays voisins de la Turquie. Pour elle, le moment n’est pas opportun pour une telle réforme.


Quand à d’autres femmes conservatrices, électrices habituelles de l’AKP, leur adhésion au changement de constitution n’est pas acquise de fait. Nermin, 29 ans, en est l’exemple. Cette jeune femme habite le même district qu’Esra et sa famille, Fatih à Istanbul. Elle a toujours voté pour l’AKP aux différentes élections et souligne les bienfaits de la politique du parti sur les transports, la santé et sur le voile. En revanche, elle a pris soin de se renseigner sur Internet sur les amendements de la constitution car elle n’a pas confiance aux médias nationaux qui véhiculent la propagande du parti : « Je ne veux pas que tous les pouvoirs soient concentrés dans les mains d’un seul homme. J’ai lu que c’était dangereux. Il a fait ce qu’il avait à faire en tant que Président, ce que n’avaient pas réussi à faire ses prédécesseurs, mais cela ne lui concède pas le droit de s’octroyer tous les pouvoirs. » Nermin ressent aussi les effets néfastes de la crise économique et de l’inflation qui touche actuellement le pays. Fière de s’exprimer sur le sujet, elle conclue : « Vous savez, penser que toutes les femmes voilées votent pour Erdogan… ce n’est plus vrai aujourd’hui ! »



[i] Jean François Pérouse est Directeur de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes à Istanbul (IFEA) depuis 2012. Il est l’auteur, avec Nicolas Cheviron, de « Erdogan, nouveau père de la Turquie ? », aux éditions François Bourin. (http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/erdogan-nouveau-pere-de-la-turquie,1507)

[ii] En novembre 2016, le gouvernement turc souhaitait dépénaliser les agressions sexuelles sur les jeunes filles mineures. Les poursuites étaient annulées dans certains cas si l'agresseur épousait la victime. Cette proposition de loi a suscité un véritable tollé général en Turquie. Des femmes ont manifesté partout dans le pays. La propre fille de Recep Tayyip Erdogan a pris ses distances par rapport à ce texte via son association KADEM. Après une pétition en ligne signée par plus d’un million de personnes, le projet a été rejeté par les députés.

[iii] Sur le coup d’Etat du 15 juillet 2016 et le rôle supposé de la confrérie Gülen, voir l’article de Bayram Balci

[iv] Le leader de l’AKP s’est offert plusieurs polémiques sur le sujet de l’égalité homme-femme en raison notamment de certaines déclarations publiques jugées sexistes par les féministes. En novembre 2014, par exemple, lors d’un meeting sur les femmes et la justice à Istanbul, il avait directement attaqué les féministes : « Certaines personnes peuvent le comprendre, d'autres non. Vous ne pouvez pas expliquer ça aux féministes parce qu'elles n'acceptent pas l'idée-même de la maternité », avait indiqué le chef de l'Etat avant de poursuivre que les deux sexes ne peuvent pas être traités de la même façon « parce que c'est contre la nature humaine. Leur caractère, leurs habitudes et leur physique sont différents (...). En juin 2016, il a aussi qualifié d’« incomplète » une femme qui n’a pas d’enfant : « Les femmes qui refusent d’être mères, celles qui refusent de rester à la maison pour entretenir le foyer sont sans doute très compétentes dans les milieux d’affaires mais, malgré cela, ces femmes sont incomplètes. En se servant du travail comme prétexte, elles refusent d’être des femmes. Rejeter la maternité c’est renoncer à l’humanité », a déclaré Recep Tayyip Erdogan lors de l’inauguration des nouveaux locaux de l’Association des femmes et de la démocratie (KADEM).

[v] Ayse Akyürek vient de publier un article « Autour du féminisme islamiste », qui donne une illustration du rôle de la femme dans les politiques en Turquie.

[vi] L’expression « Turcs blancs » désigne les turcs qui vivent selon un mode de vie occidental, et qui disposent généralement d’un standard de vie confortable et d’un bon niveau d’études. Ce sont les tranches de la population qui ont profité des réformes établies par Atatürk (Président de la République de 1923 à 1938). Sécularisés et urbains, les « Turcs blancs » s’opposeraient aux « Turcs noirs » (siyah türkler), qui regroupent toute la population issue des classes populaires et rurales, laissée de côté par la politique du père fondateur de la Turquie.

[vii] Le Saadet est un parti de tendance islamiste créé en 2001 à la suite de la dissolution du Parti Fazilet. (Parti de la Vertu). L’AKP (le parti de Recep Tayyip Erdogan) est également issu de cette scission, prônant une vision plus moderniste de l’islam politique. Son leader historique, Necmettin Erbakan, décédé en 2011, est considéré comme le fondateur de l’islam politique en Turquie.

Les Turques sont plus politisées que jamais et malgré l’Etat d’urgence, elles n’hésitent pas à descendre dans les rues. Dans le cadre de la campagne pour le référendum du 16 avril prochain, elles se mobilisent pour faire entendre leurs voix en faveur ou non de l’instauration d’un régime présidentiel en Turquie.

The Turkish women are more politicized than ever and despite the state of emergency, they do not hesitate to go in the streets. As part of the campaign for the referendum on 16 April, they are mobilizing to make their voices heard in favor or not of the establishment of a presidential regime in Turkey.
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En plus d’avoir un quasi-monopole dans les médias, la campagne «EVET» («oui») s’affiche partout en Turquie : de jours en jours, Istanbul est couverte de bannières et de drapeaux, où il est inscrit : « Le peuple pour toujours, notre choix est oui ».

In addition to have an almost monopoly in the media, the "EVET" ("yes") campaign is displayed throughout Turkey: from day to day, Istanbul is covered with banners and flags, where it is written: The population forever, our choice is yes ".

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Dimanche 5 mars, une marche en vue de la Journée internationale des droits des femmes est organisée par plusieurs organisations féministes. Nisan (à droite sur la photo), 22 ans, y est présente avec d’autres membres de l’association Yeryüzü. Les féministes se plaignent de l’augmentation de la violence domestique. Elles revendiquent «le droit à la vie, l’égalité des sexes, l’autonomisation de la femme et une meilleure application des lois qui les protègent ».

On Sunday, March 5, a march for International Women's Rights Day is organized by several feminist organizations. Nisan (right in the photo), 22, is present with other members of the association Yeryüzü. Feminists complain about the increase in domestic violence. They demand "the right to life, gender equality, the empowerment of women and better enforcement of the laws that protect them".

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Plus de dix mille femmes se sont mobilisées le 5 mars pour manifester leur soutien envers le Président et son parti de la justice et du développement (AKP) lors d’un meeting organisé par l’Association des femmes et de la démocratie (KADEM). L’AKP a réussi à séduire un électorat féminin islamo- conservateur en levant l’interdiction pour les femmes voilées d’exercer dans la fonction publique et de se rendre à l’université. Récemment, le voile a également été autorisé au sein de la police et de l’armée.

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Le 8 mars dernier, des milliers de femmes ont marché dans la rue populaire d’Istiklal, en plein coeur d’Istanbul. Zeynep et ses amies de l’Université d’Istanbul ont défilé aux cris de « Hayir Hayir Demektir » («Non c’est non») et de slogans féministes. Les étudiantes s’accordent pour dire qu’une Journée des droits des femmes est toujours très politisée en Turquie.

On March 8, thousands of women marched in the popular street of Istiklal, in the heart of Istanbul. Zeynep and her friends from the University of Istanbul screamed "Hayir Hayir Demektir" (feminist slogans) during the march. The students agree that a Women's Rights Day is always very politicized in Turkey.

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Alors que les partisans du «non» font tout pour se rendre visible dans la rue, la campagne du «oui», «Evet» en turc, se lit sur les murs de la ville à coups de posters géants du Président Erdogan et du Premier ministre. «Parce que la patrie est la plus grande des richesses, oui à notre futur» peut-on lire sur cette bannière qui surplombe la célèbre place Taksim.

While supporters of "no" do everything to make themselves visible on the street, the campaign of the "yes", "Evet" in Turkish, is read on the walls of the city with giant posters of President Erdogan and the Prime Minister. "Because the homeland is the greatest wealth, yes to our future," one can read on this banner that overlooks the famous Taksim Square.

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« La campagne pour le non au référendum nous montre qu’ensemble, nous sommes plus puissantes, se réjouit Nisan, la jeune militante de l’as- sociation Yeryüzü, présente à un meeting le 25 mars organisé par la plateforme « Kadinlar Birlikte Güçlü ». Avant, les mouvements féministes se réunissaient à l’occasion d’évènements ponctuels comme la Journée des droits des femmes, mais avec le référendum, nous nous sommes rendues compte que nous devrions continuer à nous rassembler plus souvent pour continuer notre combat. »

"The campaign for the no in the referendum shows us that together we are more powerful," says Nisan, the young activist of the Yeryüzü association, present at a meeting on 25 March organized by the platform "Kadinlar Birlikte Güçlü" . Before, the feminist movements gathered for one-time events such as Women's Rights Day, but with the referendum, we realized that we should continue to gather more often to continue our struggle. "
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Pour Nisan qui étudie le droit, il est essentiel que les gens soient correctement informés sur les enjeux des 18 amendements prévus dans la réforme constitutionnelle. Raison pour laquelle elle distribue des tracts dans la rue bondée d’Istiklal avec d’autres membres de la plateforme «Hayir Diyen Kadinlar» pour convaincre l’opinion publique de voter non lors du référendum. Ce jour-là, les passants prennent les brochures avec intérêt mais selon les dires de plusieurs militantes, des partisans du « non » auraient été victimes de pression et même attaqués alors qu’ils distribuaient des prospectus dans la rue.

For Nisan, who is studying law, it is essential that people are properly informed about the issues of the 18 amendments provided for in the constitutional reform. This is why she distributes leaflets in the crowded Istiklal street with other members of the Hayir Diyen Kadinlar platform to convince public opinion to vote no in the referendum. On that day, passers-by took the brochure with interest, but according to several activists, supporters of the "no" would have been pressured and even attacked while they were distributing leaflets on the street.

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Les militantes de la plateforme « Hayir Diyen Kadinlar» se sont réunies le 1 er avril non loin de la place Taksim dans le but de sensibliser la population : «le 16 avril ne sera pas un poisson d’avril», répètent-elles de vive voix dans la rue. Suite aux récents sondages qui positionnent le «hayir» en tête, Nisan dit être confiante pour les résultats. Elle pense toutefois que « si le non l’emporte le parti de l’AKP va devenir fou », et s’attend même à « une guerre civile ».

The militants of the platform "Hayir Diyen Kadinlar" gathered on 1 April not far from Taksim Square in order to raise awareness in the population: "April 16 will not be a fish of April", they shouted in the street. Following recent polls that position the "hayir" in mind, Nisan says she is confident about the results. She believes, however, that "if the no wins the AKP party will go mad," and even expects "a civil war."

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Nisan, avec d’autres activistes de l’association Yeryüzü, regardent les images du discours du Président Erdogan à Diyarbakir, une ville du Sud-Est de la Turquie à majorité kurde. Erdogan a d'ailleurs affirmé à plusieurs reprises que ce sont les putschistes et les terroristes qui souhaitent la victoire du "non" le 16 avril prochain. Nisan insiste sur ce climat de tension : « C’est justement pour cela que l’AKP est si fort : les gens ont peur et ils sont sans espoir donc certains n’iront même pas voter « non ». C’est justement cette atmosphère que nous voulons casser avec la campagne du non ». 


Nisan, along with other Yeryüzü activists, are watching the images of President Erdogan's speech in Diyarbakir, a southeastern Turkey-dominated Kurdish city. Erdogan has repeatedly affirmed that it is the putschists and the terrorists who wish the victory of the "no" on April 16th. Nisan insists on this climate of tension: "That is precisely why the AKP is so strong: people are afraid and they are hopeless, so some will not even vote" no ". It is precisely this atmosphere that we want to break with the campaign of no.

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Mehlika, 36 ans est diplomée d’un master en traduction. Elle poursuit actuellement une thèse sur l’analyse des médias étrangers qui traitent de la politique en Turquie. Ce qui importe pour Mehlika : « c’est que mon peuple et mon pays soient indépendants face aux pays occidentaux ». Elle ajoute : «il est facile de devenir pro-Erdogan quand on voit comment l’Europe nous humilie. Les médias déforment sans cesse ses propos, on essaye toujours de le diaboliser !»

Mehlika, 36, has a Master's degree in Translation. She is currently pursuing a thesis on the analysis of foreign media dealing with politics in Turkey. What matters to Mehlika is that "my people and my country are independent from Western countries". She adds: "It is easy to become pro-Erdogan when we see how Europe humiliates us. The media are constantly distorting his words, we are always trying to demonize him! "

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«Je ne vois pas ma situation en péril. Depuis 15 ans, Erdogan n’a fait qu’avancer les choses pour les femmes», explique Mehlika. Cette maman d’un jeune garçon de 8 ans mentionne notamment les aides qu’elle a reçues pour poursuivre son Master ou les primes octroyées aux grands-mères pour qu’elles gardent les enfants dans le cas où la maman travaille. « L’AKP pousse les femmes à être actives et à avoir une vie sociale. Avant c’était les Beyaz Türkler (les Turcs blancs) qui avaient le monopole de toutes ces activités. Maintenant il y a plus d’égalité, c’est pour ça que les élites sont énervées», estime-t-elle.


"I do not see my situation in jeopardy. For 15 years, Erdogan has only made progress for women, "says Mehlika. This mother of an 8-year-old boy mentions in particular the aid she received to continue her Master's degree or the bonuses granted to the grandmothers to keep the children in case the mother works. "The AKP pushes women to be active and to have a social life. Before it was the Beyaz Türkler (the White Turks) who had the monopoly of all these activities. Now there is more equality, that's why the elites are enervated, "she said.

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« Je suis active, je suis indépendante, je suis moderne et pourtant je suis très croyante. De toute façon, ça veut dire quoi moderne ? », questionne Mehlika. Elle regrette aussi le manque de tolérance et de respect de la part des kémalistes : « je ne supporte pas quand ils disent que nous sommes des moutons, ils ne prennent pas au sérieux la majorité de ce pays. Ce genre d’étiquettes favorise la haine ! » Elle explique d’ailleurs qu’elle a perdu beaucoup d’occa- sions professionnelles à cause de sa vision politique, comme lors d’entretiens avec des académiciens de tendance kémaliste.

"I am active, I am independent, I am modern and yet I am believer. Anyway, modern what does that mean? Mehlika asks. She also regrets the lack of tolerance and respect from the Kemalists: "I can not stand when they say we are sheep, they do not take the majority of this country seriously. This kind of labels promotes hate! "She explains that she has lost many professional opportunities because of her political vision, as she did in interviews with Kemalist academics.

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A Istanbul, les carrefours routiers et les embarcadères sont devenus le théâtre de l’opposition oui/non. Les stands du « non » et du « oui » se font face, dans une apparente bonne ambiance. A Eminonü, plusieurs militantes distribuent des prospectus devant le stand AKP. Leur influence est cruciale. Les femmes représentent plus de 55 % de l’électorat de l’AKP.

In Istanbul, road junctions and jetties became the theater of opposition yes / no. The "no" and "yes" stands face each other in an apparent good atmosphere. In Eminonü, several activists distribute leaflets in front of the AKP stand. Their influence is crucial. Women represent more than 55% of the AKP electorate.

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Nermine a 29 ans et travaille dans un hôtel. Elle est mariée et a deux enfants. Issue d’une famille nationalo-conservatrice, elle a toujours voté pour l’AKP. Mais d’un point de vue économique Nermine est de plus en plus déçue : «Nous devons payer beaucoup trop de taxes, mais à quoi tout cet argent est-il utilisé ? Et puis maintenant il y a l’inflation mais le salaire minimum n’augmente pas », déplore-t-elle. Elle critique également la politique des grands travaux d’Erdogan en faisant référence au troisième pont qui relie la rive européenne et asiatique ou encore au troisième aéroport d’Istanbul en construction actuellement.


Nermine is 29 years old and works in a hotel. She is married and has two children. From a national-conservative family, she has always voted for the AKP. But from an economic point of view Nermine is increasingly disappointed: "We have to pay too many taxes, but what is all this money used for? And then now there is inflation but the minimum wage does not increase, "she deplores. She also criticizes the policy of Erdogan's major works by referring to the third bridge linking the European and Asian sides or to the third Istanbul airport currently under construction.

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Samedi 8 avril 2017, un grand meeting pour le «oui» est organisé à Yenikapi où des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées pour venir soutenir le président Recep Tayyip Erdogan dans son projet de réforme constitutionnelle. Au dessus de la scène où le leader a fait un long discours de plus d’une heure trente, son portrait est stratégiquement accroché à côté de celui du père fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, dont la politique diffère pourtant à bien des égards de celle menée par le leader de l’AKP. Un parallèle qui souligne une fois de plus la volonté d’Erdogan de s’ériger en «Nouveau père de la Turquie».


On Saturday, 8 April 2017, a large meeting for the "yes" was organized in Yenikapi where tens of thousands of people gathered to support President Recep Tayyip Erdogan in his draft constitutional reform. Above the stage where the leader made a long speech of more than an hour and a half, his portrait is strategically hanging next to the founding father of the Turkish Republic, Mustafa Kemal Atatürk, whose policy differs from The AKP leader. A parallel that once again highlights Erdogan's determination to become "New Father of Turkey".

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