Shahla Sherkat, l’avant-gardiste de la presse féministe.


Shahla Sherkat est la fondatrice et la rédactrice en chef du magazine Zanan, publié pour la première fois en 1992. C’est le pionnier du journal féministe en Iran. « Zanan », qui signifie « Femmes » en persan, a été créé par des femmes journalistes pour des femmes. Les articles publiés rendent compte des préoccupations des femmes et des initiatives croissantes qu’elles prennent dans la société. Zanan s’impose très vite à l’époque comme le plus surprenant des magazines iraniens, vendu à plus de 30 000 exemplaires par mois.


En Iran, la censure fait rage. Bien que Shahla Sherkat a su éviter la censure jusqu’en 2008 en préférant la discrétion plutôt que la provocation, le magazine Zanan a été interdit en 2008 sous le président Ahmadinejad. Shahla Sherkat a été accusée de donner une image trop négative et trop sombre de la condition des femmes. Mais six ans plus tard et grâce l’élection du président modéré Rohani, Shahla a reçu une nouvelle autorisation de publication de son magazine. Avec sa ligne moderniste, occidentaliste et surtout féministe, Zanan (devenu Zanan Emrooz) peut aujourd’hui se vanter d’informer mais surtout de sensibiliser ses lecteurs aux problèmes des femmes. Ce magazine est un incontournable pour ses reportages, et portraits de femmes. Divers thèmes sont chaque mois traités en profondeur selon les différents chapitres du magazine ;enjeux sociaux, politique, environnement, lois, international, les femmes dans les arts, philosophie,et santé. Un véritable travail de terrain est mené par une dizaine de journalistes de l’équipe de Zanan Emrooz. Ensemble, ces journalistes apportent un nouveau regard sur les femmes iraniennes. En utilisant des faits divers de l’actualité comme ancrage de leurs analyses, ces journalistes donne une dimension beaucoup plus concrète aux discriminations sexuelles. Le voile est levé sur une série de tabous (les femmes et la drogue, les femmes en prison, le Sida, etc.) ce qui a un impact considérable dans le changement des mentalités. Grâce à Zanan, le combat féministe se poursuit et les nouveaux débats sur les oppressions subies par les femmes sont rendus publics. 


Rencontre avec Shahla Sherkat. (Propos recueillis en 2014. En 2015 le magazine a à nouveau été censuré par le gouvernement en raison d'un dossier spécial sur le mariage blanc. Pour plus d'explications cliquez ici.)


Comment définiriez-vous le nouveau magazine Zanan Emrooz (les femmes d'aujourd'hui) par rapport au précédent ?


Nous continuons à traiter des mêmes enjeux que dans les numéros précédents. C’est notre stratégie de garder la même ligne éditoriale. Seulement, nous avons appris beaucoup de choses de nos expériences passées et nous tentons de mettre cela à profit pour les prochains numéros. Et cette fois-ci, nous abordons certains problèmes plus subtilement pour ne pas donner au régime un autre prétexte pour fermer le journal.


Comment expliquez-vous le retour du magazine Zanan ?


Je n’ai rien fait…On m’a simplement octroyé une nouvelle autorisation de publication peu après l’élection de Rohani. Je pense que cela est lié à un changement de présidence. Je ne peux que féliciter certaines avancées dans les affaires internationales et encourager les nouvelles perspectives de Rohani. Notre pays commence enfin à s’ouvrir.


Quels sont les risques encourus par des journalistes en Iran ?


On fait attention à chaque mot que nous écrivons. On sait qu’on court un risque car tout est contrôlé, on a donc appris les secrets de l’autocensure. Nos lecteurs deviennent certainement des adeptes de la lecture entre les lignes.


Qu’apporte ce magazine à la société iranienne ?


On a été à l’initiative de certains changements au niveau des lois. Par exemple, après un divorce la maman a dorénavant le droit de garder son garçon au près d’elle jusqu’à l’âge de sept ans. Avant ce n’était pas le cas, l’homme avait la garde des garçons dès l’âge de deux ans. Grâce à nos articles, on a aussi aidé à bannir la lapidation des femmes en cas d’adultère.


Vous disiez en 2006 que le mouvement des femmes avance comme une voiture sans phare pendant la nuit… mais qu’il avance. Avance-t-il toujours ?


A 100% oui ! Les femmes sont plus puissantes que jamais. Le mouvement a commencé et ne s’est jamais terminé. Le militantisme féminin s’exprime de plus en plus à travers la culture et les femmes s’investissent davantage dans la sphère publique. Elles tentent de mener une vie professionnelle et sociale au même titre que les hommes. Il est vrai qu’on a perdu beaucoup de droits depuis la Révolution de 1979. Les femmes ont été évincées des postes publics et privés, mais les jeunes filles ont pu étudier. Avec l’obligation du port du voile, les parents n’ont plus eu peur de les envoyer à l’université. Grâce à ces jeunes femmes plus éduquées, le mouvement des femmes fait son chemin.


Quel est votre plus grand souhait ?


Je rêve d’une société où les hommes et les femmes peuvent vivre et travailler ensemble peu importe leur genre. Tellement de gens m’ont reproché de semer le trouble dans la société entre les hommes et les femmes. Je leur explique que ce n’est pas mon but.


Avez-vous déjà pensé à quitter l’Iran ?


Oui de nombreuses fois. Pourtant je suis toujours en Iran car je suis persuadée que j’ai encore quelque chose à accomplir ici. Je ne veux pas participer à cette « fuite des cerveaux » que l’on peut observer en Iran. Trop gens influents ont dû quitter ce pays. Tant que je peux y rester, je veux pouvoir servir à quelque chose.


Comment pouvez-vous mesurer l’impact de votre magazine ?


Nous avons mené une petite enquête et nous savons que chaque personne qui achète le magazine Zanan va suggérer à cinq autres personnes de son entourage de faire pareil. Mais nous ne pensons pas en terme de quantité mais plutôt de qualité, c’est ce qui importe le plus ! Nous mettons tout en œuvre pour sensibiliser la population à la cause des femmes, nos lecteurs deviennent alors les ambassadeurs de cette cause au près de leur entourage. Zanan est devenu une référence lorsque l’on revendique le combat des femmes en Iran. Beaucoup de gens suivent notre site internet et notre page Facebook pour se tenir au courant des différents enjeux que nous abordons chaque mois.


Que pensez-vous de la nouvelle génération ?


Les parents me racontent souvent que ce sont leurs enfants qui les changent. La nouvelle génération a cette capacité de changer les mentalités de leurs parents en s’opposant à eux. Les décisionnaires et autres leaders vont petit à petit devoir laisser place à une nouvelle génération en quête d’évolutions.

"Mon plus grand rêve est d'arriver à une situation où les hommes et les femmes peuvent vivre et travailler ensemble peu importe leur genre." Mon magazine est là pour sensibiliser la population à l'égalité des sexes."

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Entre juin et septembre 2014, quatre numéros de la nouvelle édition de Zanan Emrooz ont vu le jour. Le premier traitait des femmes au travail, le second des législations, le troisième des relations amoureuses et le quatrième des femmes dans la sphère publique.

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Les journalistes de Zanan Emrooz ont parfois du mal à combiner leur travail respectif et rédaction au journal. Certaines d’entre-elles entreprennent un doctorat ou d’autres encore sont mères de famille. La jeune journaliste se voit ici contrainte d’emmener son bébé à la rédaction.

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Les journalistes de Zanan font régulièrement appel à des experts pour collaborer sur différents sujets. Ici Shahla Sherkat et Maryam Mohtadi interviewent l’activiste Bahdakt Roshdieh.

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