La Turquie sous Erdoğan



En l’espace de ces cinq dernières années, le peuple turc a vécu six élections, une tentative de coup d’État, deux ans sous État d’urgence, et un référendum suivi de l’instauration d’un régime présidentiel. Réélu dernièrement pour cinq ans à la tête de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan détient désormais les pleins pouvoirs.


La Turquie est un acteur géostratégique clé dans les relations mondiales. On ne cesse de parler de son implication dans la guerre en Syrie, du conflit dans le Sud-Est entre les rebelles du PKK et l’armée turque, de l’afflux de migrants sur son sol et des purges massives qui ont suivi le putsch manqué du 15 juillet 2016. La Turquie est devenue tristement célèbre pour sa 157e place sur 180 au classement mondial de la liberté de presse. Les droits de l’homme sont bafoués et l’inflation économique sévit gravement. Face à l’instabilité de son pays, la société turque est de plus en plus polarisée.


L’opposition attribue le recul des libertés au président turc. Dans la foulée de la tentative ratée du coup d’État militaire, Recep Tayyip Erdoğan a mis en place l’État d’urgence en Turquie, une façade qui permet d’étouffer la contestation. Il s’en suit une véritable politique de répression. Des intellectuels, des juges, des avocats, des journalistes, et des militants des droits de l’homme sont condamnés et relayés au rang de terroristes.


Les uns critiquent un régime autoritaire au service d’un seul homme, tandis que les autres adulent cette figure charismatique et paternaliste. Erdoğan s’est érigé en protecteur d’une partie de la nation plus religieuse et conservatrice, exclue de la politique des élites kémalistes.


Les fervents supporters du parti de l’AKP, au pouvoir en Turquie depuis 2002 et créé par Erdoğan, apprécient la proximité du président turc avec son électorat. Ils estiment que sous la politique de ce gouvernement davantage de privilèges leur sont accordés. Ils saluent notamment les investissements dans le domaine des transports et les améliorations dans le secteur des soins de santé.


Cette série photographique est issue de fragments de clichés de divers reportages mis bout à bout. Elle donne un aperçu de l’impact des bouleversements politiques et économiques sur la société turque actuelle. Des clivages qui se forment et des diversités de positions qui en résultent.


Avec le soutien de la Bourse Vocatio

Meeting en faveur d’Erdoğan et de son projet de réforme constitutionnelle, Istanbul, 8 avril 2017.



En campagne avant le référendum d’avril 2017 qui visait à élargir les pouvoirs du président turc, Recep Tayyip Erdoğan est revenu régulièrement sur la nuit du 15 juillet 2016. A l’appel du président, des milliers de personnes sont descendues dans les rues pour faire face aux tanks de l’armée. Le coup d’État manqué est depuis promu par le gouvernement comme l’illustration parfaite de la démocratie turque où le peuple se serait mobilisé afin de défendre son pays. Les jours suivants la tentative de putsch, de nombreux turcs ont demandé sur les réseaux sociaux que les autorités facilitent l’armement personnel. Et le conseiller du Président de la République Şeref Malkoç a même déclaré que “le chemin du port d’arme avec permis doit être ouvert, pour contrer les coups d’état”. De nombreux journalistes et politiques ont depuis attiré l’attention sur cette vague d’armement civil. 

Commémoration de la tentative du coup d’Etat manqué sur le pont du Bosphore, Istanbul, 15 juillet 2018.



Le premier pont qui relie les deux rives du Bosphore a été rebaptisé le pont des martyrs du 15 Juillet, en l’honneur des 251 civils qui ont été tués en résistant à la tentative de renversement du gouvernement. Depuis le putsch manqué, des élus ont été arrêtés, des médias fermés, des milliers d’académiciens démis de leurs fonctions. Au total, plus de 150 000 personnes ont été limogées. Cette chasse aux sorcières visait à « nettoyer les institutions » des individus soupçonnés d’appartenance à la confrérie du prédicateur Fetullah Gülen, accusé par Ankara d'avoir fomenté le coup d’État manqué de 2016. Le système éducatif a été fortement ébranlé avec des écoles fermées et des enseignants suspendus, engendrant une surpopulation des classes et un remaniement du programme scolaire.

Des milliers de supporters sont venus acclamer Erdoğan lors d’un dernier meeting électoral, Istanbul, 17 Juin 2018.



Le Parti de la justice et du développement (AKP) a réussi à séduire un électorat féminin islamo-conservateur en levant la loi d’interdiction du port du voile dans les écoles et la fonction publique. Récemment, le voile a également été autorisé au sein de la police et de l’armée. De nombreuses femmes associent leur engagement politique à la controverse sur le voile, vécue comme un traumatisme par celles qui ont dû renoncer à l’université. Cette réforme, mise en application en 2013, a donné accès à la moitié de la population féminine au marché du travail.

Célébrations lors de la victoire du Président Erdoğan et de l’AKP aux élections, Istanbul, 24 juin 2018.



Le président turc a remporté l’élection présidentielle avec plus de 52% des voix. L’AKP de Recep Tayyip Erdoğan balaie tout sur son passage depuis son arrivée au pouvoir en 2002. L’une des clés de ce succès : la mobilisation active sur le terrain des femmes du parti, qui sont réunies au sein d’une branche officielle (5 millions d’adhérentes). L’AKP a fait de cette section féminine un outil précieux pour atteindre plus facilement l’électorat féminin et cette stratégie ouvre des possibilités d’ascension sociale et professionnelle pour de nombreuses femmes.

Journée Internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, Istanbul, 25 novembre 2017.



Des milliers de femmes marchent dans la rue populaire d’Istiklal, en plein coeur d’Istanbul, chaque année à l’occasion du 25 novembre ou encore du 8 mars afin de réclamer le respect de leurs droits et pour lutter contre la violence domestique. Les féministes revendiquent une meilleure application des lois qui protègent les femmes et la mise en place de mécanismes plus sévères contre les féminicides en Turquie. Les violences envers les femmes sont un sujet récurrent en Turquie, avec plus de 260 féminicides recensés en 2018. Le 25 novembre dernier, la marche a été interdite et les autorités ont empêché le rassemblement en faisant usage de gaz lacrymogène. Depuis le soulèvement de Gezi en 2013, les manifestations sont autorisées au compte-gouttes.

Des jeunes femmes kurdes célèbrent l’entrée du HDP (parti progressiste pro-kurde) au Parlement devant le siège du parti le soir des élections, Istanbul, 24 juin 2018



L'un des principaux enjeux du Parti démocratique des peuples (HDP) était de franchir le seuil des 10% aux élections législatives pour entrer au Parlement. Le HDP a remporté 11,62% des voix et est désormais le troisième parti politique de Turquie. Le HDP se bat entre autre pour la reconnaissance des droits des Kurdes mais la majorité des élus sont en prison et les membres sont régulièrement pris pour cible. Selon des chiffres du parti, plus de 14 000 membres ont été arrêtés depuis 2015. Et c’est depuis sa cellule de prison que le candidat du HDP à l’élection présidentielle, Selahattin Demirtaş, a fait campagne contre Erdoğan. Demirtaş est emprisonné depuis 28 mois dans la prison d’Edirne au nord d’Istanbul. Il est accusé de soutenir le PKK, considéré comme une organisation terroriste, et d’insulte au président Erdoğan. Il risque jusqu’à 142 années de prison.

Etre muhtar d’un quartier fantôme à Diyarbakir, grande ville du Sud-Est majoritairement kurde de la Turquie, 19 avril 2018.



« Je suis le « muhtar », le représentant du quartier qui n’existe plus », s’exclame Ahmet Şen qui était responsable de la gestion d’un quartier de Sur pendant plus de 15 ans. Seulement depuis décembre 2015, Ahmet n’a plus pu exercer sa fonction normalement. Sa maison a été détruite et son lieu de travail également. Le district de Sur, coeur historique de Diyarbakir, a été le théâtre d'affrontements à l'arme lourde après la reprise des combats en 2015 entre l'armée turque et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ahmet Şen a été témoin des violents combats qui ont détruit des habitations vieilles de plusieurs siècles protégées par l’Unesco, et dispersé les habitants aux quatre coins de la région. Depuis trois ans, six quartiers sont toujours interdits d’accès et de grands travaux ont commencé. En octobre 2018, Ahmet Şen ainsi que 258 autres muhtar ont été démis de leurs fonctions pour des liens présumés avec une organisation terroriste. 

Jasmine au téléphone avec son papa resté en Syrie, Istanbul, 5 août 2016



La Turquie accueille plus de 3,5 millions de réfugiés syriens. Cette problématique est source de vives tensions et de fortes craintes qui caractérisent les relations entre Turcs et Syriens. Les conditions de vie pour les Syriens qui arrivent en Turquie sont extrêmement dures (obstacles à trouver un logement, exploitation au travail, barrière de la langue, difficultés pour régulariser leur statut,…) mais la plupart d’entre eux font preuve d’une grande résilience pour recommencer une nouvelle vie sur le sol turc. Jasmine, 26 ans, en est la preuve. Lorsqu’elle a été contrainte d’arrêter ses études à l’université à Alep à cause de la guerre en Syrie, elle a tout de suite décidé de trouver une solution pour continuer son cursus en Turquie. Elle a été acceptée il y a cinq ans à l’Université d’Istanbul. Passionnée par ses études d’ingénieur en environnement, Jasmine réussit brillamment et parle aujourd’hui parfaitement le turc.  

Nermin, électrice habituelle de l’AKP s’oppose aux changements constitutionnels souhaités par Erdoğan, Istanbul, 5 avril 2017



Nermin, 29 ans, travaille dans un hôtel. Issue d’une famille conservatrice, elle a toujours voté pour l’AKP. Mais depuis l’annonce d’un référendum, Nermin se questionne. Elle a pris soin de s’informer sur les amendements de la Constitution car elle ne fait pas confiance aux médias nationaux qui véhiculent la propagande du parti. « Je ne veux pas que tous les pouvoirs soient concentrés dans les mains d’un seul homme.», dit-elle. Nermin ressent aussi les effets de la crise économique et de l’inflation qui touchent actuellement le pays.«Nous devons payer beaucoup trop de taxes, mais à quoi tout cet argent est-il utilisé? Et puis maintenant il y a l’inflation mais le salaire minimum n’augmente pas», déplore-t-elle. Elle critique également la politique des méga-projets d’Erdogan en faisant référence au troisième pont ou au troisième aéroport d’Istanbul nouvellement construit.

Le pont Yavuz Sultan Selim et la politique des méga-projets d’Erdoğan, Istanbul, 18 juin 2018.



Le pont Yavuz Sultan Selim, de 322 mètres de hauteur, est le troisième pont du Bosphore reliant l'Europe à l'Asie à Istanbul. Ce pont a été construit pour réduire la congestion routière dans la métropole. Depuis le début, la construction (environ 3 milliards de dollars) a fait controverse; considérant le pont comme inutile, blâmant son coût de péage trop élevé et l'impact négatif sur l'environnement. Le nom du pont a également fait polémique. Le Sultan Selim 1er est connu pour avoir massacré la communauté alévie. Ce pont fait partie de la politique des grands travaux d’Erdoğan. Dès qu’il est arrivé au pouvoir en 2002, il a mis un point d’honneur à la modernisation de la Turquie avec la construction de nouvelles routes, tunnels, ponts, mosquées, métros, et d’un troisième aéroport à Istanbul.

Cependant, le secteur économique du bâtiment et des travaux publics est l’un des secteurs les plus touchés par la crise économique qui frappe la Turquie actuellement.

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